ÊTRE « CHARLIE » ? Réflexion sur une tragédie

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par David Victoroff 

Nul n’est obligé de se sentir « Charlie » s’il ne partage pas les idées diffusées par ce journal. Il lui suffit de se sentir français et chrétien pour ressentir l’attentat de la rue Appert comme une atteinte insupportable aux idéaux de liberté et d’amour du prochain qui devraient fonder notre société.

10/01/2015 – La tuerie perpétrée au cœur d’une rédaction parisienne nous amène à réfléchir sur la haine, la liberté, la tolérance et le pardon. Le terrorisme suscite horreur, compassion et solidarité avec les victimes. Il doit aussi conduire à un effort de lucidité.

Comme journaliste, on ne peut qu’être saisi d’effroi face au drame qui s’est joué rue Appert, dans le XI° arrondissement de Paris. Personnellement, je pense à mon journal Valeurs Actuelles, qui comme dans tous les hebdomadaires ou presque, tient sa première conférence de rédaction après parution du numéro, le mercredi matin. La pièce est étroite et les journalistes sont assis de part et d’autre de la table. Face à des terroristes qui bloqueraient la porte, une seule issue : se jeter par la fenêtre. Encore faudrait-il en avoir le temps. C’est dans cette situation que se sont trouvés les rédacteurs de Charlie Hebdo, froidement exécutés à l’appel de leur nom par de prétendus justiciers de Mahomet.


Mais l’indignation ne doit pas être corporatiste. L’horreur est à son comble à la vue des images des terroristes en train d’achever un policier à terre dont le seul crime était de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, et sans doute, pour ses meurtriers, d’être musulman et donc traître à leur cause. Cette victime, sans l’aura médiatique des dessinateurs assassinés, n’en mérite pas moins notre compassion et nos prières. Dans un tel holocauste, il n’y a pas de victimes secondaires.

Des Français se sont mobilisés par milliers dans toutes les villes du pays pour clamer leur indignation et leur chagrin tandis que les gestes de solidarité se multiplient à l’échelle planétaire. La France a connu un beau moment d’unité nationale que les partis politiques sont en train de récupérer. Une grande manifestation se prépare dont cette fois nul ne contestera l’ampleur puisque la gauche au pouvoir y appelle. Le président de la république, en mal de popularité, aura eu sa manif pour tous.

Une fois ce grand moment d’émotion passé, que pourra-t-on retenir de ces événements ? Côté positif un attachement inattendu des Français pour la liberté d’expression : que des caricaturistes puissent être tués pour avoir exprimé leur opinion par leur plume et leur crayon et pour faire rire a proprement scandalisé la plupart des citoyens sains d’esprit.

Cet attachement est assez inattendu car depuis quelques années on assiste en France à une multiplication des entraves à la liberté d’expression au nom du politiquement correct. Les lois dites mémorielles, le pullulement des associations autoproclamées représentatives qui multiplient les recours au nom de la lutte contre le racisme, la discrimination, la laïcité, à l’encontre des journalistes, des hommes politiques ou des écrivains, l’ostracisme dont sont victimes ceux qui s’écartent de la doxa, comme Eric Zemmour, ne laissaient pas présager cette levée en masse pour défendre la mémoire de ceux qui avaient fait du blasphème, pas seulement contre Mahomet, mais aussi contre toutes les formes de religion, et contre toutes les églises, un mode privilégié d’expression. Il est assez symbolique de voir que la dernière couverture de Charlie Hebdo était une caricature de Michel Houellebecq, à son tour en but à une campagne de dénigrement pour son dernier roman Soumission parce qu’il ose imaginer l’élection d’un président musulman en France en 2022 !

Puisse ce sursaut pour la liberté d’expression avoir des suites et que chacun se montre plus tolérant à l’égard des idées qui vont à l’encontre des siennes. Qu’on ne s’y méprenne pas ! Il ne s’agit pas d’encourager les appels à la haine ou la diffusion d’informations erronées ou de fausses nouvelles. Le droit d’expression, comme tous les droits peut mener à l’abus de droit qui relève des tribunaux. Mais dans la plupart des cas, on doit pouvoir répondre à des idées par des idées, à des dessins par d’autres dessins, à des thèses par d’autres thèses.

Le côté éminemment négatif de ces événements est le degré de haine qu’il révèle dans notre société. Que des Français, quelle que soit leur origine, puissent se sentir exclus de la société au point de faire cause commune avec des mouvements terroristes étrangers pour mener la guerre à d’autres Français et les tuer, qui plus est, au nom de Dieu, a de quoi faire frémir. Pourra-t-on résoudre cette question de l’intégration de la minorité musulmane dans notre pays, accueillir comme il convient les milliers de réfugiés des guerres d’Afrique et du Moyen Orient et construire une société multiraciale apaisée ? Sûrement pas en niant les problèmes. Et, en tant que chrétiens, comment doit-on envisager le pardon et la réintégration de ceux qui se seront égarés sur les chemins périlleux de la haine et du meurtre ? L’Italie a connu dans ses années de plomb une vague de folie meurtrière : des terroristes mutilaient et assassinaient leur compatriotes au nom de la « justice sociale ». L’Eglise a joué un rôle important dans la réintégration des « repentis ». Peut-être faudra-il réfléchir sur cette expérience et d’autres encore dans cette guerre civile larvée qui se profile.

Mais peut-être est-il encore temps de la conjurer par le dialogue avec les musulmans responsables, par une politique économique qui ne laisse personne sur le chemin de l’emploi et, pour nous chrétiens, par la prière.

Nul n’est obligé de se sentir « Charlie » s’il ne partage pas les idées diffusées par ce journal. Il lui suffit de se sentir français et chrétien pour ressentir l’attentat de la rue Appert comme une atteinte insupportable aux idéaux de liberté et d’amour du prochain qui devraient fonder notre société.

Article sur : La Libre Belgique

Une lettre ouverte d’ Abdennour Bidar, philosophe spécialiste des évolutions contemporaines de l’islam et des théories de la sécularisation et post-sécularisation, publiée dans le Huffington Post Maghreb

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf(soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position debarzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident!

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’indignes devant une telle monstruosité, tu t’insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner, alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme, ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre, mais la paix! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine, je vois aussi autre chose – que tu ne sais pas voir ou que tu ne veux pas voir… Et cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre masque ? C’est qu’en réalité derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton ventre malade, il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur du réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l’étendue des ombres d’obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes livres ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance!